La dégringolade du cinéma marocain

cineastes-marocains

Au service d’une propagande d’État orchestrée par le parti au pouvoir, le cinéma marocain, encore florissant il y a peu, connaît une régression aussi fulgurante qu’inquiétante. Une tendance que tentent d’endiguer des réalisateurs indépendants et engagés.

En 2012, 145 festivals à travers le monde présentaient au moins un film marocain dans leur programmation, pour 65 prix obtenus. En 2015, la production audiovisuelle marocaine n’est plus présente que dans 77 festivals, et ne remporte que 7 distinctions. Le symptôme d’une abrupte dégringolade.

La situation va de mal en pis pour le cinéma marocain depuis l’arrivée du Parti de la justice et du développement (PJD) au pouvoir en 2011. De mouvance conservatrice et islamique, il cherche à instrumentaliser les médias culturels afin de véhiculer son idéologie. Pour le cinéma, le gouvernement peut compter sur le Centre Cinématographique Marocain (CCM), qui dépend non pas du ministère de la Culture mais de celui de la Communication. Mustapha El Khalfi, ministre de la Communication depuis janvier 2012, n’a pas tardé à s’immiscer dans les affaires du CCM, comme le rappelle l’hebdomadaire Telquel : «Les Marocains ne peuvent pas financer des médias qui vont provoquer leur démembrement et des déviations de leurs enfants», déclare-t-il en mai 2012. C’est le début d’une période «d’art propre» au Maroc selon les mots d’El Khalfi.

«Faire une oeuvre engagée, ça peut être difficile car l’État ne va pas forcement aider à en produire» réagit Simohammed Fettaka, présent au Festival des 3 Continents à travers sa participation à l’atelier «Produire au Sud» pour son projet K’siba. «Il y a des sujets qui sont intouchables : la monarchie, la religion, le corps humain…» (la question du Sahara occidental est de même particulièrement épineuse), explique-t-il. «Mais je suis plutôt optimiste, car il y a plein d’artistes et de réalisateurs qui font face à ça, et qui font des films sans passer par l’aide du CCM».

C’est le cas du réalisateur Hicham Lasri, multi-primé en 2013 pour son long métrage C’est eux les chiens… et sélectionné au Festival international du film de Berlin en 2015 avec The Sea is Behind. ll a fait le choix de ne pas demander de subvention au CCM pour ses premières productions. Objectif : ne pas être «sous le joug d’une institution», confie-t-il à Preview. Une nécessité pour proposer un «cinéma alternatif, en dehors des sentiers battus». Pour son film Headbang Lullaby, qui sortira début 2017, il a pour la première fois eu recours aux subventions du CCM. Une collaboration qui se transforme en couac. Le projet avait réussi à obtenir une aide de 4,1 millions de dirhams (environ 380 000 euros). La quatrième tranche de paiement, qui devait arriver en juillet, s’est apparemment perdue en route. «Ce n’est pas clair, il y a une vraie incompréhension, indique le réalisateur. Les gens sont mécontents car c’est un film critique, ça ressemble à de la censure économique.» La commission s’est justifiée en arguant que le long métrage ne remplit pas les critères de «qualité de production» attendus. Headbang Lullaby fera partie de la sélection du prochain festival de Berlin.

Les films issus du «cinéma propre» cher au pouvoir ont quant à eux bien du mal à s’exporter. «Des films gentils, sur la famille», explique Lasri, qui soutient un combat de «la qualité contre la démagogie». On se souvient de la polémique à propos de Much Loved. L’oeuvre de Nabil Ayouch a été censurée de manière préventive. Projetée à Cannes, des extraits fuitent sur le web et les autorités interdisent sa sortie avant même la demande du visa d’exploitation et un passage en commission du CCM.

Selon Hicham Lasri, cette situation découle directement d’un «climat politique et idéologique pas agréable». De quoi lui rappeler «qu’être indépendant est un point positif», tout en admettant que «la liberté coûte beaucoup d’argent». Il faut dire que Lasri peut déranger. «Être artiste, c’est ne pas être dans les clous, être contradicteur, chercher les embrouilles. Trop de gens baissent leur froc, ce sont les moins bons, ils sont achetables». Fervent défenseur d’un «cinéma en colère, irrévérencieux, pas gentil», il parle d’une envie de libération, incarnée par une nouvelle génération. D’après lui, les «institutions sont fatiguées» et la jeunesse marocaine subit les actions «passéistes et rétrogrades de [ses] parents et grands-parents».

Il espère cependant qu’il ne s’agit que d’une phase de transition. Que le Printemps arabe avorté au Maroc, n’est qu’un échec provisoire. Il y croit dur comme fer. «Les gens jouent le jeu du système car ils ont peur mais ils ne sont pas dupes […] Les autorités ne pensent qu’aux moyens d’acheter et instrumentaliser le peuple […] Les conservateurs ont encore quelques cartouches à tirer avant d’épuiser leurs ressources».