« Le cinéma, plus puissant que la littérature ? »

aisha-rahim

Programmatrice de la sélection luso-africaine* et co-programmatrice sur la sélection des films en compétition au F3C, Aisha Rahim, journaliste portugaise et critique de cinéma, apporte sa vision des relations post-coloniales entre le Portugal et l’Afrique à travers 25 films mémoriels dialoguant entre eux.

Comment est née l’idée de cette programmation cinématographique ?

D’une certaine manière, elle est née de la nécessité de confronter l’Europe avec son passé, à un moment où les tentations politiques de discrimination envers les étrangers se manifestent de plus en plus, au motif de la sécurité nationale. Nous avons aussi un œil critique sur les relations diplomatiques, commerciales et financières que de nombreux pays européens, anciens empires coloniaux, entretiennent aujourd’hui avec leur « paradis perdu ».
Il existe une filmographie riche sur les relations entre le Portugal et l’Afrique, dont une grande partie de celle-ci a été réalisée après la révolution portugaise du 25 Avril 1974 et après l’indépendance de ses colonies africaines. Jérôme Baron, le directeur artistique du Festival, et moi-même souhaitions mettre ces films côte à côte pour provoquer un dialogue entre eux, notamment dans leurs différentes esthétiques et représentations.

Quelle vision avez-vous du cinéma portugais dans son rapport à l’Afrique ?

Tous les Portugais ont un membre de leur famille qui s’est rendu en Angola, au Mozambique, à Sao Tomé-et-Principe, au Cap-Vert ou en Guinée-Bissau et vice-versa, du fait d’une trop longue histoire expansionniste, inscrite aujourd’hui dans le cinéma portugais. La révolution du 25 avril 1974, qui a fait chuter la dictature portugaise, la plus longue en Europe, s’est faite aussi contre le colonialisme et la guerre. Il est apparu après la révolution l’idée que le film pourrait être un instrument plus puissant que la littérature pour atteindre les gens, leur donnant des outils pour exercer leur citoyenneté. Certains des films sélectionnés portent cette capacité à remettre en question le passé, faire controverse avec le présent ou toucher la plaie du silence que les jeunes générations veulent briser. En arrière-plan, nous retrouvons la question de l’identité : comment le cinéma a-t-il été utilisé pour la forger comme dans le cas du Mozambique et de l’Angola ? Mais aussi comment le cinéma sert à questionner l’identité et à la déconstruire ?

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Quelles grandes figures de cette programmation voudriez-vous nous faire découvrir ?

Je vais citer António Ole, un des plus grands artistes contemporains angolais ; Filipa César, une jeune artiste portugaise basée à Berlin qui a une façon très particulière de déconstruire les récits historiques ; le documentariste angolais Ruy Duarte de Carvalho et également le représentant du Cinéma Novo brésilien Ruy Guerra qui est mozambicain. Nous montrons également quelques-uns des plus importants cinéastes portugais : António-Pedro Vasconcelos, Fernando Matos Silva, João Botelho, Manoel de Oliveira, Miguel Gomes et aussi Pedro Costa sur la question de l’émigration au Cap-Vert.

*relatif à la zone des pays africains anciennement colonisés par le Portugal (Cap-Vert, Angola, Mozambique, Guinée-Bissau, Sao Tomé et Principe)

Crédit Photo: Sarah Gicquiaud